RETOUR A L’AUBE – Henri Decoin (1938)

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RETOUR A L’AUBE – Henri Decoin (1938) – Danielle Darrieux, Pierre Dux, Jacques Dumesnil, Pierre Mingand

Un soir de mai 1938, une foule immense accueille à la gare Saint-Lazare Danielle Darrieux (et, accessoirement, son mari) de retour d’Hollywood. Ils commencent rapidement le tournage de ce qui va devenir le plus beau film de cette période, Retour à l’aube. Adapté d’une nouvelle de Vicky Baum, le film est tourné en partie en Hongrie. Le thème évoque les courts romans de Stefan Zweig par sa simplicité : Anita Ammer, femme du chef de gare d’une petite ville de province, doit se rendre à Budapest pour toucher un héritage. Elle y passera une nuit qui changera sa vie pour toujours. [Henri Decoin – Bibliothèque du film – Durante – Collection Ciné-Regards (2003)]

Dans les années trente, la mode est aux films d’inspiration slave. Danielle Darrieux elle-même a déjà tourné dans Volga en flammes (Victor Tourjansky, 1934), Tarass Boulba (Alexis Granowsky, 1936) et bien sûr Mayerling (Anatole Litvak ,1936), l’un de ses plus gros succès. Dans ce genre de film, la fidélité à l’atmosphère et l’authenticité de rapproche documentaire ne sont pas (doux euphémisme) la préoccupation principale. Il s’agit plutôt d’installer les personnages dans un exotisme qui, en ce temps-là, peut très bien exister à quelques heures de train de Paris. Qui plus est (et c’est vrai pour Retour à l’aube), la distribution est le plus souvent entièrement française, et l’on n’est pas dupe du souci réaliste.


Extrait n°1

Pour Retour à l’aube, et même si le film s’ouvre par le mariage d’Anita, avec déploiement de magnifiques costumes « traditionnels » et force violons tziganes, ce dépaysement ne pas semble pas le souci de Decoin. Entre Raymond Cordy, ami fidèle, et Pierre Dux, on se saurait, de toute façon, prétendre à la légitimité de (par exemple) l’admirable Marie, légende hongroise de Paul Fejos (1932). On comprend aussitôt que Retour à l’aube va être une autre célébration, celle d’une magnifique actrice, et de sa progressive révélation au monde, qui va passer de la fable à la tragédie, d’un soupçon de dérision à une sorte de lyrisme noir et désenchanté, plus viennois que hongrois, comme on l’a déjà suggéré. [Henri Decoin – Bibliothèque du film – Durante – Collection Ciné-Regards (2003)]

Traité dans les formes convenues, le mariage d’Anita est suivi de l’annonce au village du prochain arrêt en gare du rapide pour Budapest, que Decoin traite avec une naïveté, à l’image, sans doute, de la protagoniste : paysans, oies, cochons, vaches et moutons semblent se précipiter à la gare pour accueillir ce puissant symbole des dangers et des séductions de la ville, de la hiérarchie des classes, entre ceux du quai et ceux de la première classe. Entre moquerie et émotion, Anita contemple un monde d’autant plus inaccessible que, mentalement, elle en ignore les règles et les lâchetés. Il y a, dans cette Anita-là, la pureté des débuts du monde, une limpidité radieuse et timide, presque heureuse, bien que sensuellement délaissée, comme Decoin le suggère avec une délicatesse déjà ophülsienne. Douce et familière dans une simple combinaison de coton, Danielle Darrieux n’a, ne l’oublions pas, que vingt ans, l’âge de cette harmonie : « Quand on a vingt ans, on est riche », dira plus tard la vendeuse de robes à Anita.


Extrait n°2

Transportée à Budapest, cette pureté est tout à la fois confortée par le spectacle des mesquineries ambiantes (la scène d’ouverture du testament, l’invitation pressante d’un hobereau de son village à se joindre à lui pour la soirée) et troublée par cet éternel féminin, la tentation. Un jour la pomme, un jour une robe en lamé. Bien sûr, Retour à l’aube n’a ni les prétentions ni le style d’un récit allégorique. Ordonné autour de l’adoration presque charnelle d’une actrice, le film transcende immanquablement la beauté de son récit par la nécessaire symbolique de sa transposition. Decoin filme Anita, il filme aussi sa femme. Les deux succombent, comme dans une relation originelle. A la recherche du piquant de l’anecdote, le scénario trouve aussi la dimension abstraite d’un être, une sorte d’éclat intime qui, par son ignorance ou par ses certitudes, ne semble pas avoir pleinement conscience de l’avilissement du monde qui l’entoure – qu’elle n’acquerra, à la fin du film, que pour un tourment que l’on découvre éternel. [Henri Decoin – Bibliothèque du film – Durante – Collection Ciné-Regards (2003)]

À l’ivresse de la découverte succède bientôt, chez Anita, une sorte de lucidité grave et irrémédiable. Entraînée dans un cabaret à la mode, elle s’y saoule, y fait la connaissance d’un bandit de grand chemin qui se sert d’elle, avant de s’incliner devant sa clarté morale. La figure est un peu convenue, mais débordée, comme dans le final d’Abus de confiance, par la transformation même de l’actrice, dont la séduction n’est jamais si sûre que dans l’inconscience totale de son pouvoir. Avec élégance, Decoin est en train de filmer le ramassement d’une vie en quelques heures, comme il s’en produit parfois, dans les contes ou dans la vraie vie. Pas convaincu du luxe banal et vaguement scandaleux où baignent ses personnages, il saisit l’avènement douloureux d’une femme qui jusqu’alors s’ignorait elle-même, et sortira de l’épreuve brisée, mais éveillée.


Extrait n°3

Cette épreuve, une fois de plus, Danielle Darrieux la traverse avec une incandescence presque maléfique. Quand elle se met à hurler dans le commissariat de police pour éviter que l’on ne prévienne son mari les faux-semblants du film s’écroulent, les travestissements des personnages deviennent apparents, une sorte de sincérité à vif s’impose brusquement, dans un moment de tension presque insupportable. Tout comme dans Abus de confiance, elle exploite la situation qui aurait pu la détruire jusqu’au complexe paradoxe de la défaite du personnage et de la victoire de l’actrice, dans un de ces moments de cinéma étourdissants et trompeurs où l’on ne sait plus trop quelles sont les parts du mensonge et de la vérité.

Dans la brève et bouleversante scène finale, on comprend que Pierre Dux, jusque-là sur la réserve, gagnera dans la détresse définitive de sa femme la voie vers l’abandon salutaire à la tendresse et à l’amour. Il est sans doute, déjà trop tard. Anita a conquis sa vie, mais l’a aussitôt brûlée dans l’excès terrifiant où l’a précipitée le destin. C’est, véritablement, « 24 heures de la vie d’une femme » qui ne pourront revenir et dont le souvenir ne pourra être vaincu. Danielle Darrieux, elle, y gagne probablement ses grands films à venir, et Decoin signe son meilleur film d’avant-guerre. [Henri Decoin – Bibliothèque du film – Durante – Collection Ciné-Regards (2003)]

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Fiche technique du film

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