THE ASPHALT JUNGLE – John Huston (1950)

« Rendons hommage à ces messieurs, et en particulier à John Huston, pour leur magnifique travail ! Dès le tout premier plan, dans lequel la caméra suit un voyou en maraude qui se faufile entre les immeubles pour semer une voiture de police dans la grisaille humide de l’aube, ce film laisse entrevoir, sous des dehors aussi implacables et lisses que l’acier, la présence de tout un monde de personnalités déviantes et de criminels Invétères. » Bosley Crowther dans The New York Times

L’histoire : A peine sorti de prison, le docteur Erwin Riedenschneider (Sam Jaffe) prépare un nouveau coup : le cambriolage de la bijouterie Belletier. Il fait part de son projet à Cobby (Marc Lawrence), un bookmaker, qui le met en relation avec un avocat véreux, Alonzo Emmerich (Louis Calhern). Ce dernier, au bord de la ruine, accepte de financer l’opération, les fonds étant en réalité fournis par Cobby. Riedenschneider recrute alors ses hommes : Dix Handley (Sterling Hayden), un tueur, le spécialiste en coffres forts Louis Ciavelli (Anthony Caruso), et Gus Minissi (James Whitmore), qui servira de chauffeur. L’opération se déroule bien jusqu’à l’arrivée d’un gardien. Ciavelli est grièvement blessé. De son côté, Emmerich est décidé à doubler ses partenaires, aidé de Bob Brannom, une petite crapule. Brannom tente de s’emparer de la serviette contenant les bijoux mais Dix Handley, qu’il vient de blesser, l’abat. Ciavelli meurt, Cobby donne à la police Gus Minissi après avoir été durement secoué par le lieutenant Ditrich (Barry Kelley ). Le docteur Riedenschneider tente de fuir, alors qu’Emmerich se suicide, mais il est arrête pour être demeuré trop longtemps dans un bar où dansait une jeune fille au son du jukebox local. Victime de ses blessures. Dix meurt dans un champ, près des chevaux qui lui rappellent son enfance disparue …

THE ASPHALT JUNGLE – John Huston (1950)

Malgré les personnages outrés qui figurent dans ses différentes œuvres, le réalisateur John Huston est connu pour son naturalisme, un qualificatif rarement associé au film noir. Les liens de Huston avec le Noir remontent pourtant au Faucon maltais (The Maltese Falcon, 1941), tourné avant la période communément considérée comme l’âge d’or du genre. Si ce n’est pas à proprement parler le premier film noir de l’histoire, il marque toutefois le début d’un cycle allant de cette adaptation d’un roman de Dashiell Hammett à La Soif du mal (Touch of Evil, 1958) d’Orson Welles. En tant que scénariste, Huston fait son entrée dans le film noir avec une adaptation d’un roman de W.R. Burnett, La Grande Évasion (High Sierra, 1941), réalisée par Raoul Walsh.


Une décennie plus tard, à la fois coscénariste et réalisateur de The Asphalt jungle, Huston explore une jungle urbaine peuplée des mêmes bandits ordinaires que dans High Sierra. Les romans de W.R. Burnett (également scénariste de longue date à la Warner Bros.) Le Petit César (Littte Caesar, 1931) et Fin de parcours (Nobody Lives Forever, 1943) correspondent bien à la vision du monde de Huston. Après le considérable succès critique et commercial du Trésor de la Sierra Madre (The Treasure of the Sierra Madre, 1948),The Asphalt jungle offre à Huston une nouvelle histoire où la cupidité s’allie à la malchance et à la paranoïa, qui se situe cette fois clairement dans le domaine du film noir.

THE ASPHALT JUNGLE – (1950). John Huston et Marilyn Monroe

Huston était très indulgent à l’égard de Marilyn, il lui permettait de faire venir Natasha Lytess (professeur d’art dramatique) sur le plateau, puisqu’elle était son coach. Marilyn pouvait s’amuser devant un appareil photo, séduire le photographe et l’objectif lui-même, mais elle était terrorisée par la caméra, qui pouvait s’emparer non seulement de son image, mais aussi de sa voix. Les réalisateurs étaient naturellement des ennemis parce qu’ils la réduisaient à n’être qu’un membre de toute une équipe, de toute une distribution.

THE ASPHALT JUNGLE – John Huston (1950)

Contrairement aux personnages centraux des films de gangsters des années 1930, les brigands des films noirs sont rarement plus vrais que nature. Riedenschneider, alias « Doc » (Sam Jaffe), le cerveau deThe Asphalt jungle est un comploteur réputé pour son savoir-faire et sa méticulosité.
Le choix de l’acteur de genre Sam Jaffe et son interprétation calme et concentrée sont bien loin de l’extravagance d’Edward G. Robinson, alias « Rico », dans le film Little Caesar, de Paul Muni dans Scarface (1932) ou même de James Cagney, alias Tom Powers, dans L’Ennemi public (The Public Enemy, 1931).

Dix Handley (Sterling Hayden), recruté pour sa force musculaire, rêve également du gros coup qui lui permettra de récupérer la ferme familiale dans le Kentucky. L’interprétation de Hayden s’avère tout aussi solide que celle de Bogart dans le rôle de Roy Earle, qu’évoque également sa relation brutale et tendre avec Doll Conovan (Jean Hagen). Dans High Sierra, Earle, traqué par la police, s’endort au flanc d’une montagne sous le regard de Marie (Ida Lupino). Dans The Asphalt jungle, Dix Handley, mortellement blessé, s’effondre dans un pré avec Doll à ses côtés.

THE ASPHALT JUNGLE – John Huston (1950)

Riedenschneider n’est pas non plus coulé dans le même moule que le personnage abattu et vieillissant de Roy Earle, allas – Mad Dog , campé par Humphrey Bogart dansHigh Sierra. Certes, les deux hommes cherchent le dernier gros coup qui leur assurera une retraite tranquille. Mais alors que Earle a encore la virilité nécessaire pour faire marcher les jeunes voyous à la baguette avec un rictus et un regard menaçants. Riedenschneider est un chef à la voix douce, qui fume le cigare et tire son autorité de son cerveau, pas de ses biceps. Si Earle et Riedenschneider ont tous deux un faible pour les jeunes filles, Doc a l’intelligence de ne pas mélanger les affaires et le plaisir, de ne pas laisser ses émotions influencer son jugement En réalité, le seul point faible de son plan est qu’il a besoin du soutien financier de l’avocat véreux Alonzo Emmerich (Louis Calhern), dont l’obsession pour sa voluptueuse maîtresse Angela (Marilyn Monroe) est exactement le genre de détail dont Doc sait qu’il peut faire capoter le plan le plus solidement ficelé… ce qu’il ne manquera pas de faire.


Aussi inhabituelles ou sensationnelles que puissent paraître les aventures des bandits qu’ils dépeignent, les romans de Burnett s’inscrivent dans une tradition prolétarienne et réaliste au sein de la littérature américaine. Ainsi, ils s’apparentent aussi bien au roman noir qu’à des auteurs comme Dos Passos et Hemingway lorsqu’ils décrivent l’agitation et la décadence sociales de leur époque. En adaptant l’œuvre de Burnett, Huston et son coscénariste Ben Maddow ont transposé à la fois ses dialogues saccadés et ses descriptions indulgentes des escrocs à la petite semaine. Comme c’est pour le cas pour Earle, le dernier coup de Riedenschneider, Handley et leurs comparses est à la fois un casse à l’ancienne et un rituel de rédemption. Qu’on ait ou non lu le livre de Burnett, on ne s’étonne guère, dans le contexte d’un film noir, que leur plan ne se déroule pas comme prévu. Ce qui distingue The Asphalt jungle du Faucon maltais est précisément l’accent mis sur la mécanique de la malchance – c’est un facteur qui intervient également dans l’adaptation par Huston de Key Largo (1948) -, mais ce film, qui se déroule à huis clos sur une période de quelques jours, fait preuve d’une moins grande complexité narrative. En fin de compte, ce qui confère à The Asphalt jungle la même dimension existentielle qu’à tant d’autres films noirs réside dans son interprétation et son style visuel. Jafe, Hayden et même Calhern dans le rôle du pathétique Emmerich empêtré dans ses mensonges et ses trahisons, apportent un remarquable réalisme aux moindres détails du tableau. Quant à la façon parfaitement détachée et directe dont Huston cadre les acteurs, elle situe les événements dans un cadre totalement quotidien même lorsque les enjeux sont une question de vie et de mort, ce qui est l’essence même du film noir. (Alain Silver)

THE ASPHALT JUNGLE – John Huston (1950)

C’est faute de pouvoir mettre en chantier en temps voulu Quo Vadis dont le tournage était compromis par la maladie oculaire dont souffrait Gregory Peck, que le producteur Arthur Hornblow Jr. et John Huston choisirent de porter à l’écran The Asphalt Jungle, de WR. Burnett dont Dore Schary avait acquis les droits avant même la parution du livre.

« John Huston, reconnut Burnett, demeura fidèle aux personnages, à l’intrigue et à l’atmosphère. Rien ne fut arbitrairement ni inventé, ni modifié. Je n’ai pourtant pas toujours été d’accord avec ce qui a été fait. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises chez moi pour des réunions de travail, mais il est très difficile de l’emporter sur Huston. Il est pour moi celui qui a modifié l’intrigue. Je voulais que le film commence comme le roman par les appels radio répercutant dans le bureau du commissaire les nouvelles criminelles de la nuit, la voix de la jungle du trottoir. Au lieu de cela, le film commence comme n’importe quelle autre histoire criminelle ; la nuit, un bas quartier, un homme qui poursuit son chemin… Je n’ai pas non plus été satisfait de la mort de Dix Handley, l’homme de main originaire du Sud, à demi mort et poursuivant des chevaux dans un pré. C’était exagéré. Mais, en dehors de ces deux points j’ai été satisfait de tout le reste.»

THE ASPHALT JUNGLE – John Huston (1950)

The Asphalt Jungle décrit un univers corrompu dans lequel – jusqu’au cambriolage de la bijouterie Belletier – tout semble se passer tranquillement selon un rituel immuable. Cobby, le bookmaker qui avoue que « l’argent le fait transpirer », paie le lieutenant Ditrich pour que celui-ci ferme les yeux. Alonzo Emmerich, l’avocat véreux, supporte une femme malade en se distrayant avec une jeune maîtresse (Marilyn Monroe). Dix Handley, souvent soupçonné, réussit toujours à éviter d’être reconnu par des témoins capables de l’identifier. Gus Minissi le sympathique cafetier amateur de chats, cache volontiers l’arme compromettante que lui confie Dix avant l’arrivée de la police. Gangsters et policiers cohabitent dans des mondes voisins et parfois même entremêlés. De temps en temps, le commissaire Hardy se plaint du manque d’efficacité de certains de ses hommes. Ceux-ci intensifient durant quelques heures les rafles, prévenant au passage leurs relations du milieu, puis tout redevient comme avant. L’arrivée du docteur Riedenschneider et l’opération qu’il monte vont contribuer à bouleverser cet équilibre instable, provoquant la mort des uns, l’arrestation des autres, la destitution de certains, le commissaire Hardy continuant inlassablement à faire l’apologie de ses hommes en prouvant à la presse ce qui se passerait si ceux-ci n’existaient pas. Patrick Brion (Le Film Noir) – In The Asphalt Jungle, postface de W.R. Burnett – Entretien avec John Huston de Rui Nageira et Bretrand Tavernier (Positif n°116, mai 1970) – 

The Asphalt Jungle est le sixième film de Marilyn Monroe, où elle pointe en onzième position au générique de fin (elle n’est pas mentionnée en début de film). Il s’agit, avec La Pêche au trésor (Love Happy) des Marx Brothers un an plus tôt, d’un film de premier plan et non plus d’une série B, car réalisé par un metteur en scène renommé, John Huston. C’est son imprésario qui fit tant pour sa carrière, Johnny Hyde, qui lui décroche le rôle.

THE ASPHALT JUNGLE – John Huston (1950)

Marilyn y joue le personnage d’Angela Phinlay, jeune maîtresse d’Alonzo Emmerich, un avocat – marié – qui s’avérera véreux et aux abois. Elle ne semble pas avoir d’activités autres que vivre dans une résidence secondaire dudit avocat et l’y attendre. Elle n’a que trois scènes dans ce film, sans jamais rencontrer Sterling Hayden.


Une quatrième scène implique le personnage Marilyn sans qu’on l’aperçoive : prétextant des raisons politiques, l’avocat lui demande au téléphone de dire à la police qu’ils étaient ensemble la nuit précédente, sans qu’elle sache de quoi il retourne.
Selon les biographes de la comédienne, ce film attira l’attention du public sur Marilyn, et donc de Hollywood qui commença à faire appel à ses services.
Marilyn tournera à nouveau avec John Huston dans Les Désaxés (The Misfits, 1961), son dernier film achevé.

THE ASPHALT JUNGLE – John Huston (1950)

Tournant pour la première fois pour la Metro-Goldwyn-Mayer, Huston trouve la plus belle équipe technique de l’époque. La beauté de The Asphalt Jungle est indissociable du soin apporté par le chef opérateur Harold Rosson, qui signe une photographie à la John Alton, jouant en véritable peintre sur la densité des noirs et des blancs.

Peu favorable à ce type de sujets, Louis B. Mayer reprochera à Dore Schary la noirceur des personnages et la répulsion que ceux-ci provoquaient. « Ma chance doit tourner », disait Dix à sa compagne Doll. C’était sous-estimer le poids de la fatalité qui détruit les uns après les autres les protagonistes du film. Deux scènes prévues dans le scénario original manquent dans le montage définitif : l’interrogatoire de Doll au commissariat et la rencontre entre Emmerich et les représentants de la compagnie d’assurance. Huston a certainement voulu, en les supprimant, renforcer la densité d’une intrigue dont chaque plan et chaque phrase de dialogue semblent indispensables. Le film contribua – on le sait – à la notoriété de Marilyn Monroe. Dore Schary regretta toujours à ce sujet de ne pas avoir mis la jeune actrice sous contrat, ce que fit Darryl F. Zanuck.

THE ASPHALT JUNGLE – John Huston (1950)

« D’une manière ou d’une autre, nous travaillons tous pour nos vices », reconnaît Riedenschneider, alors qu’Emmerich avoue à sa femme : « Le crime n’est après tout qu’une forme dégénérée de l’ambition. » Comme l’or du Trésor de la Sierra Madre ou la statuette du Faucon maltais, le butin du cambriolage de la bijouterie Belletier est un véritable rêve auquel aspirent la plupart des héros du film, l’occasion – souvent ultime – d’échapper à leurs ennuis et à la grisaille de leur vie quotidienne. Emmerich espère ainsi pouvoir se renflouer, Riedenschneider se distraire avec de jeunes beautés, Ciavelli faire soigner son fils, et Dix renouer avec sa jeunesse symbolisée par ce cheval dont le souvenir l’obsède. « Les metteurs en scène, déclarait Huston, font toujours une erreur énorme. Ils donnent une importance primordiale au hold-up, au crime, et oublient les personnages. Dans mon film, le hold-up était secondaire. Les motivations du hold-up étaient beaucoup plus importantes. Beaucoup de gens ont trouvé ce film immoral, parce qu’on était forcé de sympathiser avec les criminels. (…) Évidemment, pour traiter un sujet, un personnage, il faut d’abord le comprendre, et en le comprenant, on s’identifie un peu à ce sujet ou à ce personnage. Ces gens-là avaient peur de ce que le film éveillait en eux. Ils se sentaient criminels de comprendre l’état d’esprit des criminels. »


Au cours de l’avant-dernière scène du film, Hardy annonce aux journalistes réunis : « Eh bien, messieurs. Trois hommes sont en prison. Trois autres sont morts, l’un de sa propre main. Un homme est en fuite et nous avons de bonnes raisons de le croire grièvement blessé. Cela fait six sur sept. Ce n’est pas mal. Et nous aurons également le dernier. Il est, d’une certaine manière, le plus dangereux de tous. Un tueur impitoyable, un voyou, un homme dépourvu de sentiments humains et de pitié.» Cette description de Dix Handley est aussitôt contredite par la scène suivante – la dernière – qui montre les derniers instants d’un homme désespérément humain, blessé, saignant, à l’agonie et réunissant ses dernières forces pour atteindre ce pré mythique où paissent des chevaux semblables à ceux de son enfance. Comme Roy Earle, le héros de High Sierra, autre héros créé par W R. Burnett, Dix ne peut compter que sur sa compagne. Depuis longtemps, la société l’a rejeté, calomnié, condamné sans jugement ni appel. L’attachement que l’on peut éprouver face aux personnages de The Asphalt jungle  provient, comme le signalait Huston, de la manière exceptionnelle dont ils sont joués. L’interprétation du film est d’ailleurs l’une des plus admirables interprétations collectives que l’on puisse imaginer, et il est impossible d’oublier Gus Minissi, le bossu, Louis Ciavelli, réduit à un nouveau « coup » pour faire vivre sa nombreuse famille. Angela Phinlay, maîtresse d’un homme qui pourrait être son père. Emmerich lui-même, cherchant – comme Dix – à oublier la fuite des années … La vulnérabilité de Jean Hagen, superbe comédienne sous-employée, la composition de Sam Jaffe et la virilité trop sensible de Sterling Hayden forment un ensemble exemplaire. Patrick Brion (Le Film Noir) – In The Asphalt Jungle, postface de W.R. Burnett – Entretien avec John Huston de Rui Nageira et Bretrand Tavernier (Positif n°116, mai 1970)

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Fiche technique du film

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