He ran all the way : le dernier film noir (Par Eddie Muller)

He Ran all the Way (Menaces dans la nuit) est – symboliquement, spirituellement – le dernier film noir. Ses créateurs s’attachent au plus près aux échecs douloureux d’un homme désespéré. Le film fait preuve de compassion sans chercher à faire la leçon ou verser dans le sentimentalisme. Il possède une qualité encore plus constitutive de l’ethos du film noir que des dialogues percutants, des clairs-obscurs pénétrants, ou des villes mal famées : il fait preuve d’empathie. D’empathie pour ceux qui ont tout perdu. Le véritable auteur du film, son corps et son âme, est John Garfield. Ce fut sa dernière volonté, son ultime testament, livré à la face du monde. C’est une des raisons pour lesquelles je considère, émotionnellement parlant, que le film marque la fin d’une époque classique du film noir, qui coïncide avec l’ascension et la chute de Garfield.

HE RAN ALL THE WAY (Menaces dans la nuit) – 1951 – John Berry

Né dans l’univers violent du Lower East Side à New York, John Garfield aurait parfaitement pu devenir le Nick Robey de He Ran all the Way, s’il n’avait possédé ce talent d’acteur qui le mena tout droit vers le prestigieux Group Theatre à Manhattan. Son charisme et son savoir-faire lui permirent de décrocher un contrat à Hollywood. Ce gamin juif issu des bas-fonds apportera là-bas avec lui une intensité inédite à l’écran, comparable à celle affichée par son alter ego irlandais, James Cagney, mais plus discrète. Garfield était ce pionnier de la scène new-yorkaise qui ouvrit une brèche, permettant à d’autres acteurs juifs de renom du théâtre de la Côte Est de se frayer un chemin à Hollywood.
Bien que ses premiers films, They Made me a Criminal (Je suis un criminel) et Dust Be my Destiny (Jeunesses triomphantes) en 1939, restaient emblématiques de ces films fabriqués à la chaîne par la Warner durant la Dépression, Garfield se mit rapidement à incarner ces anti-héros, complexes, torturés dans Castle on the Hudson (1940), Out of the Fog (1941) et Fallen Sparrow (1943), anticipant la vague « noir » qui s’apprêtait à déferler sur Hollywood. Cette vague atteint son apogée en 1946, avec Garfield, quand il incarne Frank Chambers, ce vagabond lascif confronté à Lana Turner dans l’adaptation du Facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain. Jamais un film noir ne remporta un tel succès au box-office. Cette capacité innée à faire d’un personnage marginal et désespéré un archétype romantique, sans laisser de côté son humanité, faisait de Garfield l’acteur « noir » idéal.

THE POSTMAN ALWAYS RINGS TWICE (Le facteur sonne toujours deux fois) – Tay Garnett (1946)

Garfield prit alors la décision qui assura sa place dans l’histoire… tout en précipitant sa chute. II voulait monter encore plus haut, persuadé de pouvoir faire des films meilleurs que ceux tournés pour la Warner, la MGM et RKO. Avec son fidèle partenaire et manager Bob Roberts, il rejoint le studio indépendant Enterprise Productions, avec l’intention de rendre toujours plus performante la machine hollywoodienne. « Je veux faire des films qui ont du sens – qui vous éclatent à la figure » expliquait-il à l’époque, ajoutant, avec conviction, « peut-être qu’après avoir commis autant d’erreurs, ma carrière sera foutue dans quelques années. Je peux me permettre ce risque. »
Ses essais les plus convaincants furent dans le « noir » : Body & Soul (Sang et or, 1947) et Force of Evil (L’Enfer de la corruption, 1948), réalisés avec son ami d’enfance, le scénariste et réalisateur Abraham Polonsky. Garfield incarnait avec brio des individus imparfaits se battant pour garder leur identité dans une société vérolée, corrompue. Son association avec Polonsky lui valut d’être tristement soupçonné de sympathies communistes par la Commission des activités anti-américaines. Celle-ci envoyait un signal aux chasseurs de Sorcières, provoquant ce maelstrom politique qui eut raison de la carrière de Garfield.

FORCE OF EVIL (L’Enfer de la corruption) – Abraham Polonsky (1948)

La chasse aux sorcières joua un rôle majeur dans l’explosion de la production du film noir à la fin des années 1940, alors que les scénaristes tentaient de traduire, en contrebande, la paranoïa grandissante qui gagnait la communauté hollywoodienne, lorsque des « patriotes » revanchards cherchaient à pointer du doigt tous ceux qu’ils détestaient. Tout particulièrement des hommes de gauche, des syndicalistes, et des juifs partis de tout en bas de l’échelle sociale dont Garfield était le symbole.
Son refus de collaborer avec les chasseurs de communistes valut à Garfield de se voir attribuer l’étiquette de « rouge », bien que selon Polanski, « Julie (surnom de John Garfield) n’était pas quelqu’un de politisé ; il restait simplement fidèle à ses amis. » Fin 1949, Garfield avait compris que le compte à rebours était déjà enclenché. Il partageait désormais le désespoir des personnages qu’il incarnait dans ses films « noir », et maintenant, plutôt que de prendre la poudre d’escampette, il demandait à ses pairs, loyaux et courageux, de l’aider à produire ses deux meilleurs films. The Breaking Point (1950), une formidable adaptation de To Have and Have Not d’Hemingway conçue spécifiquement (par Garfield, le scénariste Ranald McDougall, et le réalisateur Michael Curtiz) pour l’acteur. Et He Ran all the Way (1951), un projet produit par Bob Roberts alors que plus aucun studio ne voulait de Garfield (Enterprise avait mis la clé sous la porte en 1949). Ce serait le dernier film de l’acteur.

THE BREAKING POINT (Trafic en haute mer) – Michael Curtiz (1950)

La production se révéla une épitaphe symbolique à la carrière de Garfield : un retour vers ses racines new-yorkaises avec ce genre de drame conçu comme une cocotte-minute, en huis-clos, précisément ceux qu’il avait l’habitude de jouer avec le Group Theatre. Si l’on fait abstraction des premières scènes du film, tout en mouvement, He Ran all the Way aurait tout aussi bien pu être une pièce de théâtre filmée, en dépit du travail très inventif à la caméra de James Wong Howe (qui était déjà le chef opérateur d’un autre film de Garfield, Body & Soul.
Mais He Ran all the Way n’était pas conçu pour être un film comme les autres ; c’était aussi un acte déclaré de résistance. Aucun autre film de l’époque n’a rassemblé autant de talents « suspects » des deux côtés de la caméra. Le réalisateur, John Berry, un protégé d’Orson Welles, venait de terminer The Hollywood Ten (Les dix de Hollywood), un court-métrage documentaire qui permettait aux artistes controversés d’exprimer, juste avant d’aller en prison, ce qu’on leur avait interdit de dire devant le Congrès. Berry, refusant de répondre à une assignation du gouvernement, passa le reste de ses jours en France. L’un des Dix de Hollywood, Dalton Trumbo, est l’auteur du scénario de He Ran all the Way. Son « prête-nom », Guy Endore, sera à son tour listé noir, comme Hugo Butler, chargé de peaufiner le scénario de Trumbo. La carrière du producteur associé, Paul Trivers, prit fin du jour au lendemain. L’acteur Norman Lloyd fut lui aussi listé noir et ne travailla plus pendant quatre ans. Selena Royle, la comédienne qui incarne Mme Dobbs, refusa de témoigner devant le congrès, et ne retourna plus devant la caméra. Elle finit ses jours au Mexique, où elle écrivit des livres de cuisine. Garfield est bien sûr celui qui a payé le prix le plus élevé. Quand il refusa de donner des noms à la Commission des activités anti-américaines, celle-ci demanda au FBI de monter un dossier qui permettrait de poursuivre l’acteur pour faux témoignage. Il était pris au piège, la police secrète avait amassé plus de 1000 pages à son sujet, qui se résumaient à la persécution délirante d’un acteur aux abois.

HE RAN ALL THE WAY (Menaces dans la nuit) – 1951 – John Berry

La maladie cardiaque qui mit fin aux jours de Garfield en 1952 était congénitale, mais ceux qui le côtoyaient, parmi eux John Berry et Abe Polonsky, estiment que la douleur d’être privé de sa raison de vivre a vraiment achevé John Garfield, à 39 ans. Des années plus tard, Berry expliquait à l’historien Patrick McGilligan que « He Ran all the Way est un film sur le malheur. Ce n’est pas un hasard. »
Voilà pourquoi j’estime qu’il s’agit du « dernier film noir ». Aucun film réalisé après celui-ci ne se révèle aussi profondément et intimement noir, que ce soit à l’écran ou en coulisses.

Eddie Muller, historien et écrivain spécialiste du film noir.
Avant propos du livre « Le Dernier fillm noir » de Samuel Blumenfelf (Wild Side Video, 2010)

http://www.noircity.com
http://www.eddiemuller.com
http://www.filmnoirfoundation.org

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